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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 17:30

Le manuscrit de «  Portrait-robot » ne se verra pas décerner le Prix du Quai des Orfèvres. Dont acte. Je m’en remettrai très facilement. Mais, lorsqu’on subit un revers, il faut savoir en tirer les enseignements. Pour cela, il convient de rester lucide, donc de prendre le recul nécessaire, d’éliminer le parasitage émotionnel, en un mot, de faire la part des choses pour tendre au maximum vers l’objectivité.

Dans un premier temps, j’ai voulu connaître les raisons de cet échec et, dans un second temps, j’ai essayé d’en mesurer la portée.

Le questionnement de départ est tout entier contenu dans le courrier que m’a adressé le président du jury et qui est reproduit en annexe à cet article. On y découvre que mon « intrigue est intéressante, qu’elle est bien construite et qu’elle se lit avec plaisir ». En conséquence, on « m’encourage à concourir avec un nouveau roman » pour l’édition 2014 ( Il faut savoir qu’en 2012, on décerne le prix 2013 ). Dans ces conditions, où mon manuscrit a-t-il bien pu pêcher ? Dans la mention manuscrite qui figure en bas à gauche et qui reprend les éloges du corps du courrier, on note la réserve suivante : « …mais risque de confusion pour le lecteur ». Diable ! Comment une intrigue « bien construite, intéressante et que l’on a plaisir à lire » peut-elle entraîner « un risque de confusion pour le lecteur » ?

La réponse à cette question se trouve à l’intérieur du manuscrit qui m’a été retourné. Les membres du jury qui l’ont lu ont eu une attitude très pédagogique en cerclant, de loin en loin, les éléments qui les gênaient. Une analyse de ces annotations permet de constater qu’elles portent toutes sur des points qui ont trait à la qualification des procédures policières et judiciaires, en d’autres termes, qu’elles portent sur des points de terminologie et de conformité aux règles administratives qui régissent une enquête. A titre d’exemples, le sigle SRPJ ne semble pas avoir bonne presse ; le fait qu’un capitaine œuvrant sur le terrain soit qualifié de patron de l’enquête semble ne pas convenir ; l’idée qu’il puisse réclamer au juge une autopsie n’est apparemment pas recevable ; le terme de ressort territorial est préféré à celui de juridiction et, cerise sur le gâteau, le SRPJ ( Service régional de police judiciaire ) n’est pas celui de Champagne-ardenne mais celui de Reims ( Sic). Ces éléments seraient accessoires s’ils n’étaient déterminants dans la sélection du jury.

Je déduis de tout cela qu’il m’aurait sans doute fallu relire le Code de procédure pénale pour avoir une chance de ne pas me faire pointer du doigt par les gardiens du temple. Certes, on pourra m’objecter que cela fait partie du travail de documentation préalable à l’écriture d’un roman et que c’est incontournable. Acceptons-le, c’est la règle de ce prix : le respect de la conformité avec les procédures passe avant toute autre considération. C’est d’ailleurs ce que reprochent la plupart des critiques relevées sur Amazon ou sur divers sites web à propos des lauréats de ce prix : la recherche de la conformité formelle se ferait au détriment des qualités strictement narratives. Quitte, n’hésitent pas à écrire certains, à privilégier des œuvres mièvres aux qualités littéraires discutables. Sans aller jusqu’à cautionner totalement ce point de vue, je pense que la recherche de la conformité entre nécessairement en concurrence avec l’originalité du récit et avec le charisme des personnages, qu’elle risque d’en altérer la richesse. L’inspecteur de Du bois pour les cercueils est insipide et celui del’ombre du soleil n’a aucune épaisseur.

J’ai lu trois romans primés par le Quai des Orfèvres. Deux me sont presque tombés des mains tant je les ai trouvés faibles. Je leur ai d’ailleurs consacré une chronique sur ce blog, dans la rubrique « impressions mitigées » : Du bois pour les cercueils , de Claude Ragon, lauréat 2011 et L’ombre du soleil , de Christelle Maurin, lauréate 2006. Par contre, j’ai beaucoup aimé La 7ème femme, de Frédérique Molay, lauréate 2007. L’intrigue en est solide et le flic a une vraie personnalité. Il peut donc y avoir du bon parmi les manuscrits primés. Un ami m’a confié récemment que le prix 2012, L’hermine était pourpre, de Pierre Borromée était un bon polar, ce que ne confirment pas toutefois bon nombre de commentaires trouvés sur le web.

Mais, surtout, pas d’aigreur. Distancions-nous. Restons le plus objectif que possible. Il n’est pas question de cautionner les commentateurs qui étrillent la plupart des lauréats du prix du Quai des Orfèvres. Il est arrivé que mes bouquins en soient eux aussi épisodiquement victimes. Internet est souvent un exutoire et un déversoir de bile. Cela fait partie du jeu et il ne faut pas s’y arrêter. La question est finalement la suivante : ai-je envie de concourir à nouveau et cette participation revêt-elle une importance réelle ?

Une étude du palmarès de ce prix depuis une douzaine d’années fait apparaître des constantes :

. les critiques sont majoritairement les mêmes : faiblesse des intrigues et du style, recherche de la conformité procédurale ;

. de nombreux commentateurs, pourtant fidèles, affirment être un peu plus déçus chaque année qui passe et envisager de cesser d’acheter ce prix à l’avenir ;

. ce prix, hormis le tirage intéressant à 50 000 exemplaires et le succès d’un bandeau « Prix du Quai des Orfèvres », n’a jamais boosté la carrière littéraire des lauréats.

Cette dernière observation repose sur l’examen de leur production dans les années qui ont suivi l’obtention du prix. Entre 2000 et 2011, à deux exceptions près, soit les lauréats n’ont sorti aucun autre roman depuis leur prix et ont disparu du firmament de la littérature policière, soit ils ont sorti quelques titres en restant malgré cela dans un profond anonymat. Malgré les qualités de son livre et les deux ouvrages qu’elle a publiés depuis, qui connaît vraiment Frédérique Molay ? Le prix du Quai des Orfèvres a-t-il été pour elle le révélateur qu’a représenté le prix Cognac pour Fred Vargas ?

Un auteur fait exception : Gilbert Gallerne, lauréat 2010, avec Au pays des ombres. Il faut toutefois signaler qu’avant de décrocher ce prix, il jouissait déjà d’une certaine notoriété et que le Quai des Orfèvres n’a fait que consacrer un talent existant. Quant à Pierre Borromée, le dernier lauréat en date, il est trop tôt pour porter un jugement. L’avenir nous dira si ce fut une grande révélation.

En conclusion, je crains que le prix du Quai des Orfèvres ne se fonde sur des critères qui privilégient le formalisme procédural au détriment des autres qualités d’un roman, même si – je l’espère – à conformité procédurale égale, les membres du jury penchent pour la meilleure ou la moins mauvaise intrigue. Il semble que ce prix ne soit pas véritablement un tremplin vers la notoriété. D’une manière générale, il ne consacre que des étoiles filantes.

Une ultime question reste posée : suis-je disposé à faire des concessions formelles pour participer à nouveau à ce prix ? La réponse est non. Ce qui importe le plus dans mes polars, ce sont mes personnages, singuliers, originaux, dont je veux faire des caractères, des personnages atypiques qui se jouent des procédures, qui flirtent parfois avec l’illégalité, en tous cas, qui refusent la conformité. Toute prétention mise à part et pour être familier de leurs romans, je me demande si une Fred Vargas ou une Karine Giebel auraient eu les faveurs du Quai des Orfèvres. Je pense que le flic qui vient en aide à Chloé dans Juste une ombre est tout sauf un flic conforme à ce qu’en attend la machine judiciaire et je laisse imaginer, à ceux qui les connaissent, les tourments qu’un Kehlweiler ou un Adamsberg  lâchés en plein cœur du Quai des Orfèvres feraient subir à leur hiérarchie. Et je ne vous parle pas du vieux Vandoosler. Dans la réalité, tous seraient des Néret et connaîtraient le même sort. Tragos, mon flic de Portrait-robot ,ou le commissaire Payardelle dans Rejoins la meute, sans leur ressembler totalement, sont eux aussi des flics atypiques. A tout prendre, je préfère les conserver tels quels plutôt que de les dénaturer au profit d’une reconnaissance littéraire sans lendemain.

Enfin, il faut signaler que l’envoi d’un manuscrit au Quai des Orfèvres le bloque durant des mois sans qu’on puisse le proposer à un éditeur.

Tout bien considéré, je vais remettre l’ouvrage sur le métier, éviter le Quai des Orfèvres, et concourir à nouveau pour le prix Cognac qui me paraît avoir une dimension bien plus grande et bien plus intéressante. Toute expérience est cependant riche d’enseignements.

 

courrier-quai-des-orfevres.jpg

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Published by ma fabrique de polars - dans En coulisse
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commentaires

JPR 12/03/2015 16:35

Commentaire particulièrement intéressant. Il conforte mes remarques sur des prix récents et le fait que la grande majorité des auteurs récompensés (90%) soient... d'anciens flics...

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