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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 08:11
Un extrait de "24", thriller historique...

~~ Chaque matin, en arrivant dans son église, Martin entreprenait d’abord d’allumer les poêles, installés dans le chœur et de chaque côté de la nef, à raison d’un tous les vingt mètres. Ce matin là, plus que tout autre jour, cette priorité s’imposait. Le froid avait dû être plus intense que les nuits précédentes. Les vitraux étaient recouverts de givre. Malgré la peau de mouton qui lui ceignait les reins et recouvrait ses épaules, Martin grelottait. Il se dit que les quelques bûches entassées près de chaque poêle ne suffiraient pas à entretenir, tout le temps de l’office, la chaleur souhaitée, d’autant plus qu’il faudrait maintenir des braises pour pouvoir relancer le feu juste avant les vêpres. En conséquence, il se dirigea vers la réserve de bois à laquelle on accédait par la sacristie. La porte était ouverte, ce qui surprit et contraria Martin. Car Martin tenait à ce que tout fût en ordre et à ce que rien ne dérogeât, de quelque façon que ce fût, à des usages maintenus inchangés depuis des décennies. Une seule fois en quinze ans, cet ordre immuable avait été violé, précisément en août de l’année précédente, le matin où il avait trouvé la porte de l’église ouverte. En s’avançant dans l’allée centrale, il avait aperçu un corps sans vie, allongé à même le sol, la gorge tranchée. L’homme, un musicien d’une soixantaine d’années, était venu se faire assassiner là, pendant la nuit, Dieu seul savait pourquoi. Et encore ! La victime appartenait à la maison d’Estouteville dont l’hôtel particulier se trouvait sous les remparts, Vieille rue du Temple, à l’autre bout de Paris. Tout le monde se demanda ce qu’il était venu faire là et qui avait pu estourbir cet homme apparemment sans histoire. Au terme d’une enquête bâclée, la police épiscopale avait conclu à un crime de rôdeur, ce qui, compte-tenu de la canaille dont Paris regorgeait, plaçait les autorités devant une mission impossible, malgré la qualité et le zèle de leurs informateurs. La prévôté, jalouse de ses prérogatives, avait bien mené elle aussi son enquête mais avait très vite renoncé à trouver le coupable. En poussant la porte de la réserve à bois, Martin eut un pressentiment, confirmé par la résistance du panneau à sa poussée. Quelque chose bloquait la porte et il dut s’employer de toutes ses forces pour parvenir à se frayer un passage suffisant dans l’entrebâillement. - Palsambleu ! Sainte-mère, priez pour moi ! s’exclama-t-il, en se signant. Dans le rai de lumière que sa torche projetait par l’ouverture de la porte, Martin pouvait voir nettement un corps recroquevillé sous lequel s’était formée une tâche sombre qu’il identifia très vite comme du sang. A voir sa mise, on devinait que l’homme n’était pas un gueux. Le manteau, sans être neuf, était encore beau et de bonne facture, tout de velours noir, ourlé, au col et en bas, d’une garniture de taffetas gris. En se penchant sur le corps sans vie, Martin devina un vieillard dont le visage blême s’était figé dans une expression de souffrance. Son bonnet avait glissé, laissant voir sa tignasse blanche, éparse, dont les extrémités étaient collées par le sang séché. Osant un geste pour s’assurer que l’homme était bien mort, Martin sentit, au travers de l’étoffe, la rigidité d’un corps que la mort avait dû frapper depuis de longues heures déjà. Sans doute la veille. Il eut une réaction de recul. Puis, surmontant sa frayeur, il revint au cadavre. En approchant sa torche, il découvrit l’endroit où l’arme avait pénétré la victime. Une large déchirure entaillait le manteau, en bas du dos. D’une main tremblante, il souleva l’un des pans du vêtement. Il avait vu juste. Comme cela avait été le cas six mois plus tôt, la bourse en cuir, sur laquelle dansaient les reflets de la flamme vacillante, était rebondie comme un sein de garce. Il se retourna, promena sa torche tout autour pour s’assurer qu’il était bien seul et ouvrit la bourse, avec, dans le regard, le même mélange d’inquiétude et de cupidité que l’été précédent. Il ne prit pas le soin de compter les pièces en or qu’il bourra dans les poches de ses chausses. Il devait y avoir dans les mille livres. Comme six mois auparavant…. Puis, il monta dans le clocher, là où il savait trouver une cachette sûre. Il reviendrait le lendemain pour récupérer son butin. Comme six mois plus tôt…. Certes, Martin était un bon bedeau et même, sans doute, un bon chrétien mais cela n’y faisait rien. Cet homme-là, comme son compère trouvé au même endroit en août de l’année précédente, n’avait plus besoin de cet argent tandis que lui, Martin, savait à quoi l’employer. Des gages qui suffisaient à peine à le nourrir, une femme malade, un galetas pour tout logement, rue de la Serpente, et un fils disparu à dix-huit ans sans laisser d’adresse faisaient de son existence une longue et douloureuse pénitence. Avec cet argent, Martin savait qu’il pourrait quitter Paris pour trouver ailleurs une vie plus douce. Acheter un lopin de terre quelque part en Bretagne, là où avaient vécu ses ancêtres et, qui sait, voir revenir un jour le fils perdu. Lorsqu’il eut mis son butin en sécurité, le bedeau se décida à alerter le curé.

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