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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 08:13
Un extrait de "Portrait-robot" ....

~~Entrecasteaux, le 20 mai 2011, en début de matinée, Gaston Milano avait passé une nuit épouvantable. Son estomac le faisait terriblement souffrir. C’était comme ça depuis plus de vingt ans, plus précisément depuis cette soirée où il s’était laissé entraîner par Bordieri et Masclaux dans cette regrettable équipée. Il avait subi examen sur examen, traitement sur traitement, sans pouvoir se guérir. Cette foutue gastrite revenait régulièrement le torturer. « C’est psychosomatique, lui avait déclaré le gastro-entérologue, il faut engager une psychothérapie. Quelque chose vous travaille. Il faut trouver quoi et vous verrez, après, ça ira mieux ! » Il en avait de bonnes, ce toubib ! Bien sûr que quelque chose le travaillait. Il n’aurait pu dire quel terme convenait le mieux pour définir ce qui le rongeait : les remords ou les regrets. Sans doute un peu les deux. Mais que faire ? Il était un peu tard pour éprouver ce type de sentiments. Cet imbécile de médecin n’imaginait tout de même pas qu’il allait faire ses confidences à un psy ! C’était plutôt la petite qui avait sûrement eu besoin d’une bonne psychothérapie. Jusque là, il avait toujours ignoré ce qu’elle était devenue et il préférait ne pas le savoir. Question de confort, sans doute. Partie loin, probablement, avec ses parents. Le déménagement des Laffont lui avait procuré un soulagement provisoire. D’un commun accord, les cinq hommes avaient décidé de ne plus se voir. Par prudence. Peut-être aussi parce que chacun redoutait le regard des autres, y compris Bordieri qui, une fois dessaoulé, avait émis des regrets. Il s’était contenté de menacer les autres. « Le premier qui a la langue trop longue, je le fume ! » Les autres s’étaient tus. Milano ne s’était jamais senti menacé jusqu’au jour où Césarini l’avait appelé pour lui faire part de ses inquiétudes. « Masclaux, Bordieri et maintenant Da Ponte ! Elle est revenue. Ça ne peut être que ça ! La gamine est revenue pour se venger ! lui avait-il dit. Il faut faire quelque chose. Ça va être notre tour ! » Milano n’avait su quoi lui répondre. Faire quelque chose, oui, mais quoi ? Pas question d’alerter la police, pas question non plus de fuir, de tout abandonner, de remettre en question une vie de travail, son entreprise oléicole. Sa femme et ses enfants n’auraient pas compris et pour cause. Aurait-il été en mesure de leur fournir une explication plausible à ce sauve-qui-peut ? Il avait encore ses fusils de chasse, ses munitions et il se sentait capable de se défendre. Il n’avait pas prévu que la gendarmerie le retrouverait avant la petite. D’un côté, il en aurait presque été soulagé. Un secret porté pendant plus de vingt ans éclatait au grand jour, vingt longues années d’un lourd silence, ponctuées par les douleurs, les suées nocturnes, les insomnies et l’impossibilité de goûter la paix, ne fût-ce qu’une seule journée. D’un autre côté, s’il avait respiré à l’idée de ne pas succomber sous les balles de la jeune femme, il était conscient de la situation plus terrible encore à laquelle il allait être confronté : l’opprobre public, la probable désintégration de sa famille, le reniement probable de sa femme et de ses enfants, l’ostracisme d’un village dont il était devenu un notable. L’idée du suicide l’avait effleuré mais sa lâcheté avait pris le dessus. Il allait devoir se résoudre à fuir. Sa femme le lui avait fait comprendre. Ses enfants n’étaient pas encore au courant mais ils emboîteraient le pas à leur mère. Il en était arrivé à regretter que la mort ne fût pas arrivée par surprise, sous la forme d’une frêle jeune femme qui, après l’avoir mis en joue et lui avoir rappelé son crime, l’aurait abattu, tel un chien, d’une balle en plein front. Il n’aurait pas imploré sa pitié, n’aurait même pas tenté de s’expliquer. Il portait ce crime autant que les quatre autres. Peut-être même ne se serait-il pas servi de son fusil pour se défendre. Il fallait bien un jour rendre compte de ses fautes. A présent, même s’il se préparait à payer un lourd tribut à son passé et à expier pour le reste de ses jours son crime odieux, il savait que son estomac le ferait toujours souffrir et que ses nuits continueraient à être peuplées de cauchemars. Après l’arrestation des sœurs Laffont, la vie lui avait accordé un répit mais pas la paix. La gendarmerie avait cessé sa surveillance autour de la maison. Il avait décidé de continuer à vivre, de vaquer à ses activités habituelles et d’attendre que tout se décante. Les brûlures irradiaient son ventre. Il tira de sa poche un nouveau sachet de Phosphalugel dont il avala le contenu, sans grimacer. Une habitude ! Il avait atteint l’oliveraie. Le feuillage des oliviers commençait à trembler sous le souffle d’un mistral naissant. Il débutait toujours sa tournée en empruntant le chemin de la Farigoulette, le long du bois de chênes verts. Le soleil était déjà haut et l’ombre du bois lui parut agréable. Les cailloux du chemin crissaient sous les Rangers, le choc régulier de sa canne sur la terre durcie cadençait sa marche. Il s’approchait d’un pas régulier des ruines de la vieille Bastide de La Farigoulette lorsqu’il crut percevoir un bruit de pas dans son dos. En se retournant, il ne vit personne. Le fruit de son imagination, sans doute ! Il lui fallut une dizaine de minutes pour atteindre la limite de sa propriété. Le bruit se manifesta encore, à plusieurs reprises, comme si quelqu’un le suivait en marquant des pauses régulières. La peur commençait à le gagner. En principe, il ne courait plus aucun danger. Il s’agissait certainement d’un promeneur. La douleur, un temps apaisée, s’était réveillée, sous l’effet de l’anxiété. A l’embranchement avec la petite route qui bordait au nord son domaine, il prit sur la gauche et s’enfonça dans la garrigue, là où la végétation était touffue. Accroupi derrière un buisson de cistes cotonneux, il attendit. Une vieille ruse de chasseur ! De là, il verrait bien arriver son poursuivant, menaçant ou non. Dix longues minutes s’écoulèrent sans que quiconque apparût. Il se leva. Un craquement dans son dos le fit sursauter et se retourner. Le canon du revolver avança jusqu’à toucher son front. Milano fixa dans les yeux celui que la mort avait envoyé à sa rencontre. Il n’en crut pas ses yeux, ouvrit la bouche mais son bourreau ne lui laissa pas le temps de prononcer un seul mot. La balle lui perfora le front en son centre. Milano vacilla avant de s’effondrer, tête en avant, au beau milieu des cistes, des myrtes et des romarins.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39823&motExact=0&motcle=portrait%20robot&mode=AND

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